De la Structure à l'Identité : Plongée Profonde au Cœur des Langues au Maroc
Lorsque l'on aborde la question des langues au maroc, on ne touche pas seulement à des outils de communication, mais à la charpente même d'une civilisation plurielle. Dans le cadre d'un entretien passionnant et approfondi mené par le professeur Katif, le chercheur et penseur Abdellah El Heloui a disséqué, pendant plus d'une heure, les liens profonds unissant la darija marocaine et l'amazigh, tout en déconstruisant les idées reçues sur l'histoire, la grammaire et les défis de l'avenir. Cet article propose une restitution exhaustive et détaillée de ces échanges foisonnants.
1. La Grammaire Cachée : Quand la Darija prolonge l'Amazigh
Les singularités phonologiques et le phénomène des sons labialisés
L'un des aspects les plus fascinants abordés lors de cet entretien est la parenté structurelle et phonétique entre la darija et l'amazigh, loin des comparaisons simplistes avec l'arabe classique. Parmi ces ponts invisibles figure le phénomène des sons labialisés (l'arrondissement des lèvres). Ces variations phonémiques modifient radicalement le sens d'un mot et n'existent pas en arabe classique. Par exemple, la distinction en darija entre "Jelsa" (la posture assise) et une autre variante labialisée désignant le bain maure illustre cette finesse. De même, en amazigh, la différence subtile entre un verbe et un adjectif (comme entre "Ktar" au sens verbal et adjectival) ou encore la prononciation du mot "Ghbra" (poussière ou disparition) repose entièrement sur cette labialisation d'origine amazighe.
L'absence du duel et la quadripartition des temps
Autre point de convergence syntaxique majeur : l'absence totale du duel dans la darija marocaine, tout comme en amazigh. On ne dit pas "deux femmes" selon la déclinaison du duel classique, mais on emploie le pluriel précédé du chiffre ("Joj 3yalat"). De plus, l'analyse s'est arrêtée sur la **quadripartition des temps et des aspects**. Alors que l'arabe classique repose sur un système triadique (passé, présent, futur), l'amazigh intègre un système à quatre temps (incluant un temps neutre ou aoriste). Ce système se reflète fidèlement dans la darija, où l'expression temporelle est souvent indissociable de l'aspect et de la posture corporelle (les positions physiques servant de catégories fonctionnelles).
Les constructions existentiales et l'article expletif
Sur le plan de la syntaxe pure, l'entretien a mis en lumière des structures complexes comme les phrases existentiales (l'équivalent de *"Il y a..."*). En comparant des expressions telles que "Kayna lbnt li matkhjch men dar" avec les structures amazighes équivalentes, on observe l'utilisation de ce que les linguistes appellent un article expletif : un marqueur de définition présent sur le plan syntaxique et phonologique, mais vide de sens définitionnel strict, hérité directement de la matrice grammaticale amazighe.
2. Histoire et Relations : Entre Fusion Culturelle et Tensions Politiques
La réalité des débuts de l'Islam
Abdellah El Heloui a tenu à nuancer profondément le narratif traditionnel concernant l'arrivée de l'Islam au Maroc. Selon lui, il est erroné de parler de « conquêtes » au sens belliqueux classique. L'adhésion des populations amazighes à l'Islam s'est faite de manière spontanée et pacifique, sans épée ni contrainte à l'époque de Idriss Ier. Le véritable ancrage et la diffusion profonde de la foi dans les structures sociétales ont été l'œuvre des Almoravides et des Almohades, dans un processus purement endogène.
Une cohabitation linguistique saine, polluée tardivement
À l'origine, la relation entre l'arabe classique et l'amazigh était saine et complémentariste. L'influence de l'arabe se limitait strictement aux sphères religieuses et rituelles (invocations, prières, adaptées d'ailleurs par les locuteurs à travers des racines comme *"iter"*). En revanche, l'urbanisme, l'architecture, la vie civile et le droit coutumier sont demeurés 100 % amazighs. Les oulémas amazighs d'autrefois apprenaient l'arabe pour interpréter le Coran sans aucun complexe identitaire. Les tensions actuelles ne sont donc pas le fruit d'une incompatibilité linguistique naturelle, mais le produit d'une manipulation politique post-indépendance nourrie par des idéologies étroites.
3. Le Péril Actuel et l'Urgence d'une Réforme Éducative
Le « Génocide Linguistique » silencieux
Malgré la reconnaissance constitutionnelle de l'amazigh en 2011, la situation sur le terrain demeure alarmante. L'intervenant a tiré la sonnette d'alarme face au recul drastique de certains parlers locaux (gohmari, parlers anciens) et à la rupture de la transmission intergénérationnelle. L'exode rural et la transition vers les grands centres urbains accélèrent un processus de « darijisation » aux dépens de la langue maternelle.
L'exigence d'un enseignement horizontal et vertical
La solution pour inverser cette tendance réside dans une refonte radicale du système éducatif. Il ne s'agit pas seulement d'introduire l'amazigh comme matière secondaire, mais d'assurer sa généralisation à tous les niveaux (du préscolaire à l'enseignement supérieur) et, plus important encore, d'en faire une langue d'enseignement pour des disciplines scientifiques et littéraires (histoire, mathématiques) dans les régions concernées. L'effort doit être soutenu par une production médiatique et numérique d'envergure, saluant au passage le travail de fond mené par l'IRCAM et la nouvelle génération de chercheurs rigoureux.
4. Regard Vers l'Avenir : L'Identité comme Moteur de Développement
En réponse aux interrogations du public sur le rejet persistant de la part de minorités politisées, le chercheur a rappelé que l'enracinement dans l'identité originelle vivante constitue le carburant indispensable à toute dynamique de progrès. S'appuyant sur la pensée de figures intellectuelles majeures, le débat s'est conclu sur une note d'espoir : la réconciliation globale avec l'histoire, la science, et la diversité linguistique du Amurakuch est la seule voie viable pour bâtir une société moderne, confiante en son avenir et fidèle à sa singularité.
